La place de la télévision dans la reconstruction identitaire de familles immigrantes

Présentation au Colloque "Recherche, arts et culture", Congrès de l'ACFAS, Montréal, 18-19 mai 1994. Par Serge Proulx, Département des communications, Université du Québec à Montréal (Canada)[1]

1. Rappel de l'objectif de notre programme de recherche

Notre démarche de recherche a pour objectif général un approfondissement de notre connaissance sociologique des pratiques et des significations rattachées à l'usage de la télévision telles que remémorées et racontées par les membres d'un échantillon de seize familles canadiennes résidant dans les régions de Montréal et d'Ottawa[2]. À partir d'une cueillette, auprès de nos informateurs-narrateurs, de récits personnels concernant leurs pratiques d'usage de la télévision dans leur vie quotidienne du passé et d'aujourd'hui, nous cherchons à décrire qualitativement la nature de ces souvenirs de pratiques et des significations qu'ils associent à leurs divers usages de la télévision. Nous croyons que ce travail de description ethnographique et sociologique devrait nous permettre d'élucider les rapports que nos informateurs entretiennent avec l'environnement télévisuel -- et plus largement: médiatique -- présent dans leur foyer. Dans quelle mesure cet environnement télévisuel/médiatique est-il perçu comme important et comme influençant leur vie quotidienne familiale? Y-a-t-il une relation significative entre les usages de la télévision pratiqués dans les familles et la dynamique de communication intrafamiliale? Ces informateurs-narrateurs manifestent-ils un rapport de maîtrise face aux objets médiatiques qui les entourent? S'agit-il plutôt d'un rapport d'indifférence ou d'incompétence technique?

Nous voulons situer le phénomène des usages médiatiques dans le contexte plus global de la vie quotidienne familiale des informateurs pour tenter de saisir la place attribuée par les informateurs-narrateurs, au phénomène de l'usage de la télévision dans leur univers familial. Notre postulat méthodologique de départ pourrait se formuler ainsi: la manière dont les informateurs-narrateurs raconteront leurs souvenirs de pratiques télévisuelles dévoilera la nature de leurs rapports à la télévision.

Il faut donc (...) déplacer le regard: ne plus le concentrer sur << la vie >> comme objet unique et dont on chercherait à saisir le sens; mais au contraire, le porter sur les rapports, sociaux et interpersonnels (...). Ce sont ces rapports qui sont à l'origine des pratiques: l'avantage des pratiques est qu'elles sont observables alors que les rapports ne le sont pas. C'est la seule raison -- mais elle est de taille -- pour laquelle les pratiques et les récits de pratiques, présentent un intérêt sociologique.
L'essentiel est dit: il faut élucider. Ne pas chercher à prouver, à démontrer, à trouver les "causes finales"; bien heureux si l'on a aidé à comprendre. Les récits de vie, pour peu que l'on rompe avec l'idéologie biographique et qu'on les considère comme des récits de pratiques, pour peu qu'on cesse de s'hypnotiser sur leur mot-à-mot mais qu'on les insère dans le cadre d'une enquête plus vaste, constituent un bon outil d'observation, qui ramène un matériau brut très riche, lequel stimule vivement la réflexion sociologique: que voudrait-on de plus? (D. Bertaux)[3]

Notre approche est ethnosociologique en ce sens qu'elle vise la description des pratiques télévisuelles du point de vue de ceux et celles qui la regardent et non du point de vue de chercheurs qui seraient extérieurs à leur "objet" et déjà munis d'un cadre explicatif pré-établi. De cette manière, nous croyons qu'il sera possible d'éviter plus facilement deux écueils théoriques. Premièrement, celui d'un "déterminisme technique" qui, à la limite, pourrait nous conduire à expliquer exclusivement par la nature même des objets techniques et des contenus des programmations offertes, l'ensemble des pratiques d'usage médiatique des informateurs dans leur foyer. Deuxièmement, celui d'un "déterminisme sociologique" qui risquerait de dissoudre dans un bain de contraintes et de conditions sociales, la spécificité et la qualité propres des pratiques finement décrites par les informateurs-narrateurs[4].

Par ailleurs, notre perspective est diachronique puisque nous avons récolté des récits concernant autant les familles d'origine des informateurs que les familles qu'ils ont fondées. Nous avons suggéré ainsi à l'informateur de décrire dans un premier temps les pratiques propres à sa famille d'origine; dans un deuxième temps, il a raconté les pratiques d'usage de la télévision telles qu'elles se déroulent dans la famille dont il fait actuellement partie.

2. L'enquête auprès des familles immigrantes

L'ensemble de l'échantillon sur lequel est construit notre enquête qualitative comprend huit familles francophones, quatre familles anglophones et quatre familles allophones. Nous souhaitons ici formuler quelques réflexions à partir des récits de notre sous-échantillon d'informateurs allophones qui est composé de quatre familles immigrantes établies à Montréal depuis au moins cinq ans. Nous comptons une famille mixte dont le père est d'origine colombienne; une famille d'origine zaïroise; une famille d'origine polonaise; une famille d'origine chinoise. Toutes ces familles sont abonnées au câble et possèdent plus d'un téléviseur. Nous avons rencontré chaque adulte de chaque famille à deux reprises en entrevues individuelles pour recueillir de leur part, des récits personnels concernant leurs propres pratiques télévisuelles, celles de leur famille d'origine et celles de leur famille actuelle. Nous avons également interviewé les enfants de chaque famille. La cueillette de ces données s'est faite pendant l'automne 1993.

Nous avons invité nos informateurs à décrire d'abord leur famille d'origine, puis leur famille actuelle. À partir de questions ouvertes comme: "Quels sont les souvenirs les plus anciens que vous pouvez associer à la télévision?","Si la télévision n'existait pas quand vous êtes né, décrivez-moi l'arrivée de la télévision dans votre famille", "Vous vous regroupiez alors autour du poste?", "Qu'est-ce que vous regardiez quand vous étiez enfant? ... Et par la suite?", etc., nous les avons invités à décrire la place que la télévision a occupée -- et occupe encore aujourd'hui -- dans leur vie quotidienne, de même que les diverses pratiques d'usage de la télévision des divers membres de leurs familles. Il apparaissait important, tout au long des entretiens, de relancer les informateurs sur les circonstances pratiques et matérielles de leurs conditions de réception (lieux et temps de l'écoute; circonstances concrètes qui les entraînent à allumer ou éteindre le poste de télé; conversations et pratiques de sociabilité pendant l'écoute; rapports d'autorité ou de coopération dans la famille qui influencent l'usage de la télécommande, etc). Nous avons abordé, en finale, la question de la perception que les informateurs peuvent avoir de l'influence que la télévision pourrait exercer sur eux-mêmes et sur les membres de leur famille d'origine et de leur famille actuelle. Sans que l'interviewer ne le demande spécifiquement, nous sommes restés très attentifs aux significations que les informateurs-narrateurs pouvaient attribuer aux pratiques décrites.

Les transcriptions des entrevues ont été complétées en mars 1994. Fondées à la fois sur une lecture préliminaire de ces récits de pratiques, sur des éléments de problématique et des réflexions théoriques issues de conversations avec certains collègues[5], je voudrais vous présenter aujourd'hui quelques hypothèses de recherche qui pourraient servir à une analyse plus approfondie de ces données.

Notre question principale à propos de ce volet du programme de recherche portant sur les familles immigrantes pourrait se formuler comme suit: la télévision joue-t-elle un rôle dans le processus de reconstruction identitaire des immigrants et dans leur intégration -- ou leur non-intégration -- au sein de la société d'accueil?

3. Hypothèses de recherche

Hypothèse no. 1 :

La télévision locale constituerait, pour les immigrants nouvellement installés dans leur pays d'adoption, une fenêtre privilégiée sur leur société d'accueil. Alors que bien souvent, les contacts directs sont encore rares avec les membres des cultures majoritaires, la télévision offre tout de suite des images et des informations vivantes à propos de la société d'accueil. La télévision constituerait ainsi un moyen important de socialisation des immigrants à leur pays d'adoption.

"...les programmes de la télé, ça reflète la société dans laquelle nous vivons. Il y a le côté positif, comme le côté négatif. Je prendrais, par exemple, le programme de Claire Lamarche... Ouais, ça c'est très positif. Parce que lui, il touche une dimension vraiment dans laquelle les gens vivent, donc des sujets que les gens connaissent, que les gens peut-être n'ont pas connu mais qui se passent dans notre société et puis il invite des personnes qui ont vécu ou qui vivent la situation, pour pouvoir émettre leur... l'information. Alors le plus souvent, ça attire la curiosité de tous, des enfants comme les grands, les vieux et ça a vraiment un impact assez important sur la famille." (homme zaïrois, 54 ans)

" La télé, oui ça informe, ça informe beaucoup..surtout comme les émissions de... tu vois, comme les Claire Lamarche, tout ça, ça informe le public sur ce qui se passe, tu vois ici..." (adolescent zaïrois, 18 ans) 

Le geste d'immigrer constitue pour celui qui le pose, la remise en jeu de son identité[6]. Dans quelle mesure conservera-t-il l'identité de ses origines? Jusqu'à quel point adoptera-t-il les moeurs et coutumes de son pays d'adoption? Ce processus de construction et de reconstruction identitaire variera selon qu'il s'agit de la première, deuxième ou troisième génération d'immigrants. Les comportements de résistance culturelle aux valeurs de la société d'accueil seront beaucoup plus importants au sein de la première génération. La seconde génération risque de se montrer davantage perméable à la communauté d'accueil et en conflit ouvert avec la génération des parents. La troisième génération s'intègrera souvent complètement aux valeurs de la société d'accueil; elle manifestera aussi parfois un désir de redécouverte des valeurs des ancêtres, partant à la recherche du pays des grands-parents, étant réceptive aux narrations des aînés concernant les traditions du passé[7].

Voilà donc le contexte de communications interculturelles dans lequel les émissions de télévision diffusées par la société d'accueil pourront être reçues et décodées. "J'ouvre la télévision et c'est le Québec qui me parle" nous disait un informateur immigrant. La télévision apparaît comme un oracle, comme l'institution culturelle qui parle de la société d'accueil avec compétence et autorité. Au fur et à mesure de son insertion dans la nouvelle société, de son adaptation progressive aux moeurs et coutumes de la nouvelle culture, l'immigrant sera mieux à même soit de confirmer, soit d'infirmer, soit de négocier les contenus offerts par la télévision à propos du Québec et du Canada[8]. Pour une majorité d'immigrants, les messages de la télé constitueront ainsi un matériau symbolique qui sera utilisé dans leur acculturation à la société d'adoption et dans la reconstruction symbolique de leur nouvelle identité sociale. L'importance de la télévision dans l'intégration à la société québécoise -- en particulier, à l'occasion des premiers mois du séjour -- est mentionnée par la plupart de nos répondants. Toutefois, les relations interpersonnelles avec les membres de la société d'accueil et l'observation des coutumes hors du contexte télévisuel semblent prévaloir en dernière instance comme moyens d'apprentissage et d'adaptation aux différences de la nouvelle culture.

Ce processus de reconstruction identitaire est complexe et sans doute différencié selon les ethnocultures concernées[9]. Il s'agit en effet de communautés immigrantes qui se sont historiquement et progressivement constituées au sein du pays d'accueil, dans des conditions propres à chacune des communautés[10].

Hypothèse no. 2 :

La consommation spécifique par les immigrants d'un choix d'émissions de télévision à même la programmation offerte par les réseaux du pays d'accueil, contribuerait directement -- ou indirectement -- au processus de reconstruction symbolique de leur nouvelle identité sociale et culturelle.

Dans un premier mouvement, les nouveaux immigrants chercheront souvent à identifier le "discours dominant" propre à leur société d'accueil parce qu'ils désireront s'intégrer -- en tout cas: au moins partiellement -- (plutôt que résister explicitement) à ce discours dominant. Or, si l'on accepte notre hypothèse précédente, la télévision constituerait un moyen privilégié d'accès à ce discours dominant, un moyen de socialisation aux valeurs du pays d'accueil. Les émissions de télévision vont fournir un matériau symbolique -- à la base d'identifications et de projections psychosociales et culturelles -- susceptible de se voir approprié par les immigrants dans le processus de construction sociale d'une carte cognitive de leur pays d'adoption. Il reste à savoir quel type de connaissance du pays pourrait et sera effectivement transmis et construit par l'usage de la télévision. Peut-on dépasser le niveau des stéréotypes? La dimension linguistique apparaît ici certainement capitale: l'usage de la télévision constitue un moyen privilégié d'apprentissage de la langue, système symbolique de premier ordre dans le processus d'acculturation.

"... sometime I try to turn at the French TV, listen French, to learn the French." (homme chinois, 65 ans)

On peut penser que les rapports de pouvoir (rapports économiques, rapports linguistiques) qui structurent la société d'accueil auront une influence sur les choix que les immigrants effectueront en matière de programmation télévisuelle. Dans la société québécoise où cohabitent deux cultures majoritaires (la culture francophone majoritaire sur le territoire du Québec; la culture anglophone majoritaire sur le territoire canadien), vers quels pôles culturels les différentes communautés d'immigrants se mobiliseront-elles? Vers les groupes des cultures majoritaires perçus comme économiquement les plus forts? En direction de groupes linguistiques perçus comme davantage affinitaires? Cette reconstruction identitaire sera certainement différenciée selon les communautés immigrantes concernées, et variable au sein d'une même communauté en fonction de l'appartenance des individus à des catégories socio-professionnelles spécifiques.

Comment peut-on s'intégrer dans une société ambiguë du point de vue de son identité nationale? L'identité d'un groupe se construit à partir du contexte dans lequel ce groupe choisit de se situer. Une communauté d'immigrants se définira a priori comme un groupe minoritaire sur le territoire d'une culture majoritaire. L'usage de la télévision (choix d'émissions, choix d'une langue de diffusion) entraînera-t-il les téléspectateurs immigrants à se rapprocher de la culture majoritaire reflétée par le petit écran? L'usage de la télévision sera-t-il partie intégrante d'une conversation avec la culture majoritaire[11]? Cette situation apparaît d'autant plus complexe qu'au Québec, cette culture majoritaire est double...

Aussi, on peut se demander vers quels imaginaires sociaux d'identification la télévision québécoise aura tendance à amener ses immigrants: le Québec? le Canada? l'Amérique? l'Occident? Comme la société québécoise apparaît ambivalente du point de vue de son identité nationale, l'analyse des orientations socio-historiques des imaginaires véhiculés par la télévision se révèle sociologiquement pertinente[12]. La télévision francophone du Québec aurait peut-être tendance à mettre de l'avant un imaginaire social davantage québécois et/ou nord-américain plutôt que canadien; la télévision anglophone du Québec s'orienterait plus aisément vers un univers imaginaire d'abord canadien, sinon carrément nord-américain. Cela reste à vérifier.

Hypothèse no. 3 :

Les immigrants apparaîtront très intéressés et en même temps souvent déçus par les émissions diffusées dans la société d'accueil à propos de leur pays d'origine.

Il est certain que pour les immigrants, la télévision constitue une source privilégiée d'images et d'informations concernant leur pays d'origine. Avec la presse écrite, la télévision est perçue comme une source privilégiée d'information par la majorité de nos répondants. Par la télévision, ils sont ainsi à même de suivre de près l'évolution culturelle et politique dans leur pays. Aussi, les immigrants attendent beaucoup de la télévision qui devrait donner, selon eux, une information de première main non seulement sur leur société d'adoption mais aussi sur leur pays d'origine.

"... if the TV doesn't work, we feel lost.... It's important. Because we do not join them very often. We do not have many canadian friends here. From TV, we know what they're doing." (homme chinois, 65 ans)

Ainsi, nos répondants manifestent un engouement pour le câble qui leur procure un large éventail de choix d'émissions, ce qui est propice à la découverte d'informations concernant leur pays d'origine. Toutefois, souvent déçus par le traitement des actualités internationales, la plupart des immigrants considèrent que la télévision québécoise ne réflète pas adéquatement la réalité de leur pays d'origine. La télévision semblerait véhiculer selon eux, toujours les mêmes stéréotypes, les mêmes facettes de leur société d'origine:

"... nos enfants nous posent certaines questions sur certains sujets spécifiques... Ils voient des informations sur l'Afrique, ils se posent réellement la question si en Afrique les gens sont comme ça. Parce que ce qu'on présente dans les médias ici, c'est surtout le côté très négatif de l'Afrique."(homme zaïrois, 54 ans)

" ...bien sûr qu'il y a cela mais aussi (il faudrait) tenir compte qu'y a des immigrants aussi, qu'y a d'autres races, bien sûr que tu montres ton produit pour vendre aux majorités, mais faut pas oublier les minorités aussi parce que, eux aussi ils achètent quoi, ils font partie du peuple. Sans eux aussi, y aurait un trou, tu vois, faut pas aussi oublier qu'ils sont là, bon, même si on sait qu'au Canada y a plus de... aussi mais y faut pas oublier quand même les minorités." (adolescent zaïrois, 18 ans)

" ...ils informent bien ici mais... ça dépend aussi de qui et de quoi comme y a un gars qui joue aux informations et lui quand je le vois, j'aime pas vraiment sa face puisque lui, il a l'habitude que... tu vois, quand y a un crime ou y a un vol ou y a des meurtres ou quoi, bon quand c'est des blancs, y a un meurtre à telle place, pourquoi y dit pas des hommes blancs, mais quand c'est des noirs, y dit voilà des hommes de race noire on fait ceci, cela." (adolescent zaïrois, 18 ans)

" Moi je crois que... c'est parce que les immigrants sont pas bien encore acceptés, pour moi c'est que y a toujours quelque chose, tu vois, même si on dit que, bon, <
>, y reste que la bouche parle mais les coeurs disent quelque chose d'autre, tu vois, y reste que c'est pas vraiment..." (adolescent zaïrois, 18 ans)

" ...la télé pour nos pays, la télé ne forme pas vraiment bien... moi je parle d'Afrique, même sur Haïti... même sur les pays... bon, ouais, y montrent seulement les côtés néfastes, négatifs quoi... y montrent pas vraiment les bons côtés..." (adolescent zaïrois, 18 ans)


Un fait est par ailleurs remarquable: pour la majorité des immigrants rencontrés, l'environnement télévisuel nord-américain présent au Québec, a constitué un choc culturel à leur arrivée, tellement la situation dans le pays d'adoption contrastait radicalement avec la situation antérieure. Voici quelques témoignages:

"...je suis parti d'un monde où j'ai connu que très peu la télévision: presque pas du tout pendant mon enfance; une fois par semaine pendant une couple d'années pendant mon adolescence; pas du tout pendant ma vie de jeune adulte; puis, un peu en Argentine, les fois que j'allais chez des copains argentins qui avaient la télévision. Et tout cela, c'était très rare parce que à ce moment-là, on avait une vie étudiante puis c'était surtout des étudiants du même pays qui se regroupaient ensemble. Et puis je suis arrivé ici au Québec, je suis arrivé à Montréal où c'était un monde tout à fait médiatique là: la télévision était partout. Donc ça été quand même assez spécial... Mais je comprenais rien (rires), c'était du chinois pour moi là, je comprenais rien." (homme colombien, 43 ans)

" ... et surtout les programmes d'amour, les programmes de sexe et tout ça; et surtout, les programmes de violence... Nous sommes arrivés ici, ça c'était un choc!... Y a des programmes, on devait fermer. Pourquoi? Parce que ça entrait en contradiction avec nos moeurs. Et les enfants... bon au début, c'était compréhensible mais les enfants aussi partaient à l'école, ils avaient des relations avec des amis, ils se parlaient! Bon finalement, il y a eu quelque chose, comme une friction. Les enfants, eux, quand il voyait un programme, pour eux c'était un programme normal. Ce que nous trouvions anormal, pour eux c'était normal!" (homme zaïrois, 54 ans)

"Ç a me fatigue énormément de regarder la télévision française avec toutes ces catastrophes, ces désastres écologiques, ces pathologies sociales. Tandis que dans le socialisme, dans la télévision polonaise, il n'y avait pas de pathologie sociale, il n'y avait pas de chômage, on regardait juste à la télévision les gens qui étaient contents! (rires)" (femme polonaise, 45 ans) 

Hypothèse no. 4 :

La réception des émissions de télévision par les immigrants sera fonction de leur expérience anticipée au sein de la société d'accueil. Dans la mesure où les contenus de certaines émissions constitueraient des anticipations d'expériences que les immigrants pourraient vivre éventuellement dans leur quotidien, on pourrait penser que ces émissions susciteront davantage d'intérêt.

Il s'agirait de repérer les conditions sociales et culturelles qui favoriseraient par exemple une réception plus attentive aux émissions diffusées dans la société d'accueil. À quels types de programmation les immigrants répondront-ils avec le plus d'intérêt et d'attention? La programmation produite spécifiquement pour les communautés ethniques? On peut en douter. Et s'ils sont davantage intéressés par les autres chaînes, quels types d'émissions retiendront leur attention?

On peut penser que la nature du projet d'immigration (ex. insertion professionnelle, refuge politique, retrouvailles familiales, etc.) -- de même que le remodelage progressif de ce projet au fur et à mesure de leur séjour dans leur nouvelle société -- conditionnera de façon importante le mode d'insertion des immigrants et conséquemment, leurs manières de faire usage des médias locaux.

Un phénomène mérite d'être signalé ici: c'est celui de la perception différenciée des séries américaines selon que l'on est encore dans le pays d'origine (Tiers Monde ou Europe de l'est) ou que l'on est arrivé dans le pays d'adoption (Amérique du nord). Liebes et Katz, par exemple, se sont rendus compte que la perception de la série Dallas se transformait après l'arrivée des immigrants en sol nord-américain. Alors que cette série était en quelque sorte une source de fantasmes et de rêves à propos de l'Amérique, elle devient ici l'occasion d'une formulation de critiques à l'égard de l'Amérique et du mode de vie occidental et capitaliste. Dallas apparaît comme l'illusion masquant la réalité vécue en terre nord-américaine. Un de nos répondants nous signalait:

"(chez moi) les gens aimaient regarder Dallas... mais aussi le problème, c'est que les jeunes croyaient que tous les gens vivaient comme ça. Alors beaucoup sont partis avec l'idée de trouver ça à l'étranger..."(homme zaïrois, 54 ans)

Hypothèse no. 5 :

Les immigrants auraient tendance à développer un double décodage des émissions regardées: référentiel i.e. visant la recherche d'informations pertinentes concernant la société d'accueil comme la société d'origine, en même temps que critique i.e. susceptible de distanciation devant l'explicite du discours médiatique.

La métaphore de Michel de Certeau décrivant l'usage des médias et de la consommation comme une forme de braconnage dans le territoire de la culture majoritaire, apparaît ici pertinente pour décrire l'usage que les immigrants font des médias dans la société d'accueil. Cette approche rappelle aussi les travaux ethnographiques de Richard Hoggart[13] qui a développé une théorie de la consommation nonchalante suggérant ainsi la distance -- l'attention oblique -- que les gens ordinaires peuvent prendre vis-à-vis les informations transmises par les médias.

Ainsi, les immigrants pourraient développer un double décodage des contenus des émissions regardées:

a) d'une part, une lecture référentielle informative face aux émissions locales qui constituent une source vive d'images et d'informations sur la société d'accueil;

b) d'autre part, une lecture critique, un regard de second degré face à ces contenus, ces émissions constituant implicitement une invitation à se distancier vis-à-vis des moeurs et coutumes du pays d'adoption[14].

Par ailleurs, par quels processus les immigrants apprennent-ils à connaître la société d'accueil? Les immigrants feraient-ils appel à des interlocuteurs privilégiés (voisins du quartier, personnes-ressources, leaders d'opinion de leur communauté d'origine, etc.) pour les aider dans leur travail d'interprétation et de décodage des émissions de télévision?

Hypothèse no. 6 :

La famille pouvant être considérée comme un lieu de médiation et de débats, comme un site où s'enclenchent des conversations à propos (ou non) des contenus diffusés par la télévision, nous retrouverons probablement au sein des familles, des manifestations propres à des conflits de valeurs entre la génération des parents et celle des enfants.

Nous pensons même que la télévision -- avec l'école et les conversations avec d'autres enfants ou adolescents -- constitue pour les enfants et adolescents de la famille, une source possible d'information divergente concernant leur pays d'origine, en regard de l'information déjà transmise par leurs parents[15]. Les choix des émissions et les usages différenciés de la télévision viendraient renforcer les différences entre générations. Ce phénomène de conflits intergénérationnels amplifiés par les différences de goût et de choix en matière de télévision, se retrouve déjà au sein des familles de la majorité (qu'elles soient francophones ou anglophones).

Dans le cas des familles immigrantes, ces différences liées à l'appartenance générationnelle seraient encore amplifiées par le fait de l'expérience différenciée des uns et des autres quant au pays d'origine. Alors que les parents sont nés et ont été élevés dans ce pays, les enfants au contraire sont nés dans le pays d'accueil ou y ont été emmenés très jeunes. Leur expérience du pays d'origine étant indirecte, ces enfants et ces adolescents apparaissent davantage perméables aux nouvelles images ou perceptions de leur pays d'origine offertes respectivement par la télévision, l'école ou leurs amis.

Ces différences d'expériences quant au pays d'origine au sein d'une même famille, se manifestent parfois par la coexistence de plusieurs langues parlées au foyer. Ainsi, les parents pourront parler des langues que les enfants ne pratiquent pas. Dans ce contexte, la télévision peut constituer un moyen de faire surgir dans la famille, une langue commune de communication -- qu'il s'agisse de l'anglais ou du français. Par ailleurs, l'usage de la télévision -- avec ses multiples chaînes, ses langues différentes de diffusion, ses nombreux choix possibles d'émissions -- peut parfois accentuer l'éloignement relatif des membres d'une même famille. Dans d'autres cas de figure, le taux d'équipement -- i.e. l'acquisition de plus d'un téléviseur par foyer -- peut devenir pour certaines familles, un moyen de régler les divergences intergénérationnelles, en donnant à chacun la possibilité de regarder les émissions qui l'intéresse. En ce sens, la télévision catalyserait ici l'éclatement de la famille ethnique, en alimentant les différences entre valeurs d'hier et d'aujourd'hui, en maintenant un clivage entre valeurs parentales et valeurs propres des enfants. Parfois aussi, cette culture individualiste de la télévision ne suscite pas les rapprochements attendus entre les immigrants et les membres des cultures majoritaires:

"Chaque enfant à son programme qu'il préfère, donc ça dépend. je regarde soit en groupe, soit individuellement."(homme zaïrois, 54 ans)

" Tout d'abord mes filles regardent en anglais. Depuis quelque temps, elles regardent en anglais et moi je regarde en français et puis je n'aime pas regarder avec elles, parce qu'on ne regarde pas les mêmes programmes." (femme polonaise, 45 ans)

" ... il y a beaucoup de canaux, tout d'abord, puis comme c'est quand même avec mes collègues de travail... J'ai essayé de temps en temps (d'échanger avec elles) mais on ne regarde pas la même chose. Ça... j'ai confirmé ça plusieurs fois. Puis, j'ai des amis qui sont on peut dire multi-culturels comme par exemple les Français ou les Anglophones... alors ils ne regardent pas la même chose. Ils regardent les stations américaines. C'est pour ça... euh on n'a pas de points communs dans la conversation... pour commenter la télévision." (femme polonaise, 45 ans) 

Selon cette dernière hypothèse, la famille est conçue comme un "système éducatif" gérant plusieurs sources d'information provenant essentiellement des parents, de l'école, des médias et des conversations entre jeunes. Dans la mesure où il y a dissonance entre les sources, la situation appelle un recadrage parental. Mais au fur et à mesure que les enfants vielllissent, les sources autres que parentales prennent de l'importance aux yeux des enfants. L'autorité et/ou la compétence parentale peuvent ainsi être remises en question par les enfants qui peuvent croire davantage la télévision, leurs copains ou l'enseignant que leurs propres parents... Si ce sont les perceptions du pays d'origine qui sont en cause, ce type de divergence peut entraîner des conversations -- à travers lesquelles ce sont les enfants qui sont à la source de nouvelles perceptions et de nouvelles valeurs communiquées au sein de la famille -- ou de conflits inter-générationnels.

"The systematic nature of family life leads to patterns, rules, and daily education about life within the family and in the outside world. Television enters this system, and family members' uses of and learning from the medium are screened, interpreted, criticized, reinforced, complemented, counteracted, refracted, and transformed by the system itself, in addition to any educational efforts."[16]

Conclusions provisoires

Le modèle à approfondir dans la poursuite d'études concernant le rôle de la télévision dans la reconstruction identitaire des familles immigrantes, passe sans doute par une définition de la famille comme système de médiation.

Ce modèle de la famille suppose d'abord la prise en compte simultanée des diverses sources d'information qui pénètrent l'univers familial: comportements et valeurs des parents, pratiques de voisinage, loisirs, école, télévision, conversations entre les jeunes, etc. L'élaboration du modèle implique ensuite l'examen des diverses formes possibles que peuvent emprunter les pratiques de médiation au sein de la famille.

La littérature de sciences sociales nous a rendu familiers jusqu'ici avec les pratiques de règlementation des usages de la télévision par les enfants, de même qu'avec les pratiques de verbalisation et de recadrage oral des informations par les parents pendant le visionnement. Pour leur part, Bryce et Leichter (1983) ont mis en relief des formes plus subtiles de médiation, parfois non-verbales ou non-intentionnelles, parfois hors du contexte du visionnement. L'analyse approfondie des récits personnels de pratiques familiales entourant l'usage de la télévision -- dans la mesure où ces récits ne se concentrent pas exclusivement sur les pratiques médiatiques mais s'étendent plus largement vers l'école, le voisinage, les loisirs et les relations avec le contexte extérieur de la famille -- constitue, selon nous, une piste de recherche fructueuse pour identifier les diverses formes de médiation familiale où, entre autres, les conversations intrafamiliales viennent recadrer l'importance de la télévision au sein des familles.


[1] Texte rédigé avec la collaboration de Valérie Yobé, assistante au Groupe de recherche sur les médias (GRM) du département des communications de l'université du Québec à Montréal (UQAM). Je la remercie vivement pour ses navigations efficaces dans notre corpus de données et pour nos conversations stimulantes.

[2] Ce programme de recherche fait l'objet d'une subvention de trois ans (1993-1996) de la part du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH). Notre équipe -- le Groupe de recherche sur les médias (GRM) -- est présentement composée des professeurs Pierre Bélanger (Ottawa) et Gina Stoiciu (Montréal) et des assistant-es Danielle Bélanger, Marie-France Laberge, Valérie Yobé, Jean-Pierre Laurendeau, Delphine Maillet, Stéphane Paquet, Louise Legault (Ottawa), Jocelyne Voisin (Ottawa).

[3] D. Bertaux, Histoires de vies ou récits de pratiques?, rapport final, tome 1, Centre d'études des mouvements sociaux, Paris, mars 1976, p. 201 et p. 224.

[4] Loin de nous, par ailleurs, l'idée de nier la pertinence du niveau sociologique de l'analyse. Cette analyse sociologique consiste à considérer les récits personnels de pratiques "comme des suites, parfois contingentes, de trajets dans certaines régions de l'ensemble des rapports sociaux" (D. Bertaux, op. cit., p. 197).

[5] Je pense plus particulièrement à Daniel Dayan (CNRS, Paris)-- à qui je suis redevable de l'inspiration sous-jacente aux présentes réflexions -- à Elihu Katz (Annenberg School of Communications, Philadelphie) et à Gina Stoiciu (Communications, UQAM, Montréal). Je les remercie chaleureusement pour leurs réflexions nourrissantes et amicales.

[6] On pourrait faire ici une analogie entre la question de l'identité de l'immigrant et celle du dominé dont parle Daniel Bertaux: "...dans le cas du dominé, l'être humain se voit pris dans un mouvement, des rapports, dont il n'a pas la maîtrise, des suites d'événements qu'il ne peut pas prévoir, une série de processus qu'il ne domine pas mais qui, au contraire, le dominent et l'entraînent: c'est ça sa vie. Il devient alors difficile, très difficile de se construire une identité qui corresponde à la réalité." (D. Bertaux, op. cit., p. 194).

[7] Il faudrait développer davantage ces réflexions à partir de la distinction entre identité narrative (liée aux récits du passé et des traditions) et identité reconstructive (qui s'effectue à partir de principes plutôt que de récits) (J.M. Ferry, Les puissances de l'expérience, 2 tomes, éd. du Cerf, Paris, 1991).

[8] Pour reprendre la typologie classique de Stuart Hall, "Encoding/decoding", in Hall et al, eds, Culture, Media, Language, Unwin Hyman, London, 1980, p. 128-138.

[9] Ainsi, dans le cas de communautés immigrantes où ce travail de redécouverte des valeurs des ancêtres ne s'effectue pas, peut-être que la quatrième génération représentera une assimilation quasi-complète dans la société d'adoption.

[10] Dans le contexte d'une étude sur les "familles immigrantes", l'unité "famille" serait ainsi produite par l'histoire spécifique d'une communauté immigrante donnée; cette unité d'analyse n'apparaîtrait donc pas comme un artefact construit artificiellement par le chercheur.

[11] Sur la conversation comme médiation nécessaire dans le processus d'influence des médias (qui "animent le programme des conversations"), voir: E. Katz, "L'héritage de Gabriel Tarde. Un paradigme pour la recherche sur l'opinion et la communication", Hermès, 11-12, 1993, p. 265-274.

[12] Voir: S. Proulx, "L'imagination sociale de la télévision", in: L. Salter, éd., Communication Studies in Canada, Butterworths, Toronto, 1981, p. 287-300.

[13] R. Hoggart, La culture du pauvre, Minuit, Paris, 1970 - éd. orig. 1957.

[14] Ces remarques renvoient directement aux deux types de lectures -- "référentielle" et "critique" -- mis en évidence par Liebes et Katz à propos du décodage interculturel de la série américaine Dallas (The Export of Meaning, Oxford Univ. Press, New York, 1990).

[15] Nous sommes sensibles aux propos de G. Grant qui écrivait récemment: "On a pris l'habitude d'analyser les problèmes rencontrés dans les familles des communautés culturelles à la lumière des valeurs de ces communautés. (...) Il me semble qu'il faille relativiser grandement ce type d'analyse. Autrement dit, nombre de situations que l'on prétend propres aux nouvelles familles québécoises sont en fait vécues par toutes les familles québécoises." ("Les pièges de la sympathie", Le Devoir, 12 avril 1994). Toutefois, dans le cas qui nous occupe, nous cherchons à mettre en évidence le phénomène de sur-amplification des différences inter-générationnelles par le fait de l'expérience vécue différenciée en regard du pays d'origine.

[16] Bryce, J.W., Leichter, H.J., "The Family and Television: Forms of Mediation", Journal of Family Issues, 4, 2, 1983, p. 325.

labCMO

GRM

Téléphone : (514) 987-3000, poste 3211
Pavillon Judith-Jasmin (UQAM)
4e étage, local J-4175
405, rue Ste-Catherine Est
Montréal, Métro Berri-UQAM
H2L 2C4