L'Explosion de la communication à l'aube du XXI e siècle : Introduction

Quand on parle de communication, mieux vaut tout de suite savoir à quel niveau on se situe. Il est en effet nécessaire, sauf à donner à ce terme une portée tellement large qu'il ne veut plus rien dire, de distinguer clairement entre quatre ordres de réalité: celui des pratiques effectives de communication; celui des techniques que l'on met en oeuvre dans ces pratiques; celui, plus spécialisé, des théories sur lesquelles s'appuient ces techniques; et enfin celui des enjeux qui sont associés à la communication (un découpage similaire est proposé par Roger Bauthier pour la communication, et par Roland Barthes pour l'ancienne rhétorique).

Un domaine complexe

Le premier niveau, celui des pratiques, concerne chacun: tout le monde, dans la pratique, communique. Certains en font même une activité professionnelle, le plus souvent pour mettre la communication au service de finalités bien précises. Les techniques dont on se sert pour communiquer peuvent être mises en oeuvre consciemment ou sans le savoir, par imprégnation culturelle. N'est-il pas préférable, dans ce domaine comme dans d'autres, de savoir ce que l'on fait, afin de le faire autrement et peut-être plus efficacement?

Les théories sont réservées, en général, aux spécialistes et, en premier lieu, aux spécialistes de la communication, qui observent, réfléchissent, produisent des modèles, des normes, de nouvelles techniques aussi. Mais chacun est concerné, à sa manière, par les enjeux de la communication dont l'analyse appelle un regard plus large, intégrant d'autres aspects de la vie sociale.

L'attention nécessaire portée à ces phénomènes ne doit cependant pas détourner le regard - sous peine de tomber dans l'idéologie - de ce qui est la finalité essentielle de la communication: porter la parole humaine. Dans ce sens, cet ouvrage s'inscrit délibérément dans une perspective humaniste. La parole, au sens que lui donne le philosophe français George Gusdorf, est une instance qui se situe en amont du langage et de la communication. La parole (terme qu'il faut distinguer ici de celui qui désigne la communication orale) est bien ce que chacun d'entre nous a à se dire et à dire au monde, à dire de lui, des autres et du monde.

La parole est bien, dans cet esprit, ce qui nous distingue radicalement de l'animal, qui ne vit que dans la prison de son instinct et dans l'instantanéité de sa communication. La parole est ce qui nous constitue, en tant qu'être humain, dans notre irréductible singularité. Tout regard humaniste sur la communication doit donc appréhender celle-ci comme un moyen et non comme une fin en soi (voir Breton, 2003). La parole est la finalité, la communication est le moyen. La parole est ce qui donne son sens à la communication.

Nous examinerons, dans cette introduction, chacun de ces niveaux d'analyse de la communication, afin de les distinguer clairement.

Les pratiques

D'abord celui des pratiques: nous utilisons de multiples moyens de communication, comme le geste, l'oral, l'image, l'écriture. Ces moyens se déploient à leur tour grâce à de multiples supports de communicationcomme le livre, le téléphone ou le courrier électronique ou encore, car celui-ci reste essentiel dans le quotidien de l'homme, ce support si particulier qu'est l'espace physique commun dans lequel se déroule la communication orale.

Supports et moyens de communication permettent à la parole humaine d'être transportée vers l'autre, vers l'auditoire, vers des auditoires. Dans ce sens, la communication est bien, comme le disait Robert Escarpit dans sa théorie générale de l'information et de la communication, un « cas particulier du transport ».

Mais, avant même d'être transportée, la parole est mise en forme, dans des genres distincts, adaptés aux circonstances et à ce que l'on a à dire. Est-ce que l'on veut convaincre par la discussion? C'est dans le genreargumentatif que l'on va déployer sa parole. Souhaite-t-on exprimer un état ressenti ou faire un récit marqué du sceau de la subjectivité et de l'imagination? Le genre expressif sera le plus approprié. Doit-on informer, témoigner le plus objectivement de ce que l'on a vu? On se situe alors dans le cadre de l'informatif. La parole humaine est ainsi tout à la fois mise en forme et transportée. Toutes nos pratiques de communication sont contenues dans cet espace, que nous en ayons conscience ou pas.

Les techniques

Communiquer c'est aussi mettre en oeuvre ou utiliser des techniques. écrire est une technique, que nous devons apprendre, car elle nécessite la connaissance des lettres de l'alphabet et de leur correspondance avec les sons du langage parlé. Argumenter ou informer en est une autre, qui exige la connaissance des procédés utilisés pour entraîner la conviction ou décrire le plus objectivement possible. Nous sommes là dans le vaste univers de l'«art», de l'«artifice», de ce que les premiers rhéteurs grecs appelaient la techné.

Les supports de communication, qui ont été perfectionnés tout au long de l'histoire de l'être humain, sont le fruit d'une invention technique sophistiquée, qu'il s'agisse des pigments servant à la peinture des grottes ornées, il y a 30000 ans, des caractères mobiles, éléments essentiels du système technique de l'imprimerie, du téléphone, de la radio, ou des logiciels qui permettent d'échanger des messages sur Internet.

Tous les aspects de la communication humaine sont pris dans l'univers des techniques. Les techniques de communication empruntent ainsi ? et nourrissent en retour ? d'autres domaines techniques. L'art du vigneron, qui invente la presse à raisin, se retrouve dans celui de l'imprimeur, qui s'en inspire pour inventer la presse à papier. La manipulation des électrons par les ingénieurs du XIX e siècle, pour produire de la lumière par exemple, servira plus tard à transporter de l'information numérique, elle-même canal de la parole humaine. Cet usage des techniques est l'un des points fondamentaux qui permet de distinguer entre la communication humaine et la communication animale. Les animaux communiquent, sans doute, mais sans cette réflexivité qui s'incarne dans la technique et le progrès qu'elle suppose. L'animal, à la différence de l'humain, a une pratique non réflexive de la communication.

Les théories

Les pratiques de communication, comme les techniques, sont l'objet de nombreuses théorisations. à l'époque contemporaine, certaines de ces théories, inspirées par la cybernétique, confèrent à la communication une place centrale dans l'activité humaine. D'autres les replacent dans une histoire plus globale et font appel ainsi à d'autres disciplines comme l'histoire, la linguistique ou la sociologie. Aujourd'hui, la discipline des «sciences de l'information et de la communication» constitue un des lieux privilégiés où s'est institutionnalisée une réflexion théorique, spécifique mais plurielle, sur la communication. Les spécialistes des sciences sociales et humaines sont de plus en plus sensibles à l'importance des phénomènes de communication. Les dialogues qu'ils établissent avec les spécialistes de la communication sont de plus en plus féconds.

Ces théories sont de deux ordres. Les premières servent à décrire, et éventuellement à améliorer les processus de communication. Dans ce cas, on parlera des théories techniques de la communication. Ainsi, dans le strict cadre des techniques de transmission de l'information dans le domaine téléphonique, l'Américain Claude Shannon imaginera-t-il son fameux schéma, qui distingue entre l'émetteur, le message, le canal, le bruit, le récepteur.

Le philosophe grec Aristote, 2400 ans auparavant, formalisa et systématisa au sein de sa Rhétorique, sa théorie des techniques argumentatives et, dans la Poétique, sa théorie des techniques de l'expression. Il s'agit là des premières théories techniques de la communication, qui font déjà, d'ailleurs, clairement la distinction entre l'émetteur, le message, le récepteur. La cybernétique et la théorie de l'information ne remplacent pas la rhétorique et la poétique, elles ouvrent des champs nouveaux pour le vaste domaine des théories de la communication. Leur confrontation et leur complémentarité, on le verra, reste un des enjeux essentiels des théories contemporaines de la communication.

Mais il existe également un deuxième ordre de théories qui rendent compte des pratiques de communication et qui les replacent dans l'ensemble des activités humaines. Dans ce cas on parlera des théories sociales de la communication. Celles-ci font appel aux différents champs des sciences humaines et sociales, qui tous rencontrent, à un moment ou à un autre, les pratiques de communication. Ces théories se sont essentiellement développées au XX e siècle, à partir notamment des travaux de John Dewey et l'école de Chicago, au sein des recherches conduites par des journalistes (Lippmann), des politistes (Lasswell), des psychologues (Hovland), des sociologues (Lazarsfeld), etc. Elles s'attachent à comprendre par exemple les phénomènes d'influence et de propagande, le rôle des médias dans nos sociétés, les usages des nouvelles technologies ou encore tout ce qui a trait à la réception des messages.

Les enjeux

La communication est aussi, au-delà des pratiques, des techniques et des théories, un monde d'enjeux. N'accorde-t-on pas trop de place ? ou pas assez ? à la communication? Notre société ne serait-elle pas meilleure si elle communiquait plus? La communication n'est-elle pas toujours de la manipulation? Vivons-nous dans une «société de la communication»?

L'être humain s'est toujours regardé communiquant. C'est le destin de l'être humain, qui réfléchit tout et en fait la source de toute avancée. Il s'est toujours soumis à évaluation et à critique de ce point de vue. Les plus anciens textes philosophiques, qu'ils soient grecs ou chinois, sont une réflexion sur la «trahison», par exemple, que représenterait l'écriture par rapport à la parole vivante. Les plus anciens textes religieux s'interrogent sur le statut de l'image et de la représentation. Chaque avancée des techniques de communication qui change les pratiques dans ce domaine donne lieu à des débats sans fin sur leur opportunité, leur raison d'être ou leur sens. La place prise par les médias, l'importance de la publicité comme phénomène de société, l'irruption des nouvelles technologies de communication sont aujourd'hui l'occasion de débats parfois très tranchés.

Une approche en quatre parties

Le schéma qui s'impose est donc bien celui de la parole humaine, mise en forme dans des genres distincts, qui se déploie à travers des moyens et des supports de communication sans cesse perfectionnés, dont la mise en oeuvre, les effets, les usages et les conditions de réception sont théorisés, et dont le sens est pris dans des enjeux de société souvent majeurs. L'examen rigoureux, critique et informé de ces différents niveaux de la communication, les pratiques et les techniques, les théories, est l'objectif principal de ce livre. Il sera complété par une réflexion sur les enjeux de la communication dans les sociétés humaines, réflexion plus spéculative mais nécessaire pour élargir suffisamment le champ.

La première partie du livre est consacrée aux pratiques et aux techniques de la communication. Elle permet de parcourir l'ensemble du vaste panorama de la communication humaine de la préhistoire jusqu'à nos jours, de découvrir l'invention des principales techniques dans ce domaine ainsi que les théories techniques sur lesquelles elles s'appuient.

La deuxième partie fait le point, de façon à la fois historique et synthétique sur l'évolution des grandes théories qui rendent compte des processus communicationnels, depuis les travaux des précurseurs des sciences de la communication jusqu'aux recherches les plus actuelles, certaines encore en cours de réalisation.

La troisième partie, dans le prolongement de la deuxième, fait le point sur les résultats obtenus par les recherches dans le domaines des usages et de la réception. Ces deux champs de recherche ont donné lieu à de multiples travaux et publications pertinents.

La quatrième partie aborde la délicate et passionnante question des enjeux de la communication. Il y a ici plus d'interrogations que de certitudes, plus d'opinions que de faits. Cette partie se conclut par un question sur le statut du savoir en sciences de l'information et de la communication, question ouverte s'il en est. Enfin, une bibliographie, la plus large possible, complète l'ouvrage.

Il est important de signaler que le présent ouvrage est l'édition entièrement refondue et actualisée d'une première version publiée sous le même titre en 1989 (également aux éditions La Découverte et aux éditions du Boréal); celle-ci était alors sous-titrée «La naissance d'une nouvelle idéologie». Il s'agissait du premier ouvrage de synthèse, publié en langue française, sur cette question qui suscitait de nombreux débats, tant la communication, ses pratiques et ses techniques semblaient avoir vocation de devenir un enjeu majeur des sociétés modernes. Cet ouvrage a connu depuis une longue et fructueuse carrière.

Il a été réédité en 1993, après une refonte partielle à laquelle nous avons consacré beaucoup d'attention. Il s'est imposé, dans le monde académique, comme un ouvrage de référence pour les étudiants et les enseignants. Il a été beaucoup lu dans le monde des professionnels de la communication et bien au-delà. Il a été traduit dans de nombreuses langues, dont le russe, l'arabe, le vietnamien, l'espagnol, le portugais. C'est une grande source de fierté pour nous de savoir que beaucoup d'étudiants, de par le monde, ont appris les rudiments des sciences de l'information et de la communication dans notre livre. C'est aussi pour nous une grande responsabilité.

Le monde change, vite, très vite. Très souvent à la pointe de la modernité, les techniques de communication changent encore plus vite. Les théories qui en rendent compte doivent souvent s'adapter, au pas de charge, aux mutations de ce domaine. En même temps, les fondamentaux apparaissent encore plus nettement qu'avant. La «culture de la communication» qui se développe rapidement s'inspire souvent sans le savoir des techniques plus anciennes de la rhétorique. L'avancée de la communication est faite d'innovations radicales et de redécouvertes fondamentales. C'est là toute l'originalité et l'intérêt de ce domaine complexe.

Plus que jamais il fallait remettre l'ouvrage sur le métier, repartir à la recherche des nouvelles clés de compréhension dont chacun, et encore plus les étudiants et les professionnels de la communication, ont besoin. C'est dans cet esprit que nous avons travaillé et proposé à François Gèze, directeur des éditions La Découverte, une refonte totale du livre, qui s'inscrit dès lors «à l'aube du XXIe siècle». Son accueil a été, comme toujours, chaleureux et rigoureux. Il nous a encouragé et soutenu dans cette entreprise. Nous avons gardé, dans l'approche, ce qui avait fait l'intérêt et le succès de la première édition, mais nous avons tenu compte des nouvelles avancées théoriques et des nouvelles exigences de l'heure.

Une approche en quatre parties

À peu près seul de sa catégorie en 1989, ce livre est aujourd'hui confronté à une saine concurrence, de nombreux collègues ayant proposé depuis, sur le plan éditorial, différentes approches des phénomènes de communication. Nous avons largement tenu compte des exigences d'une synthèse qui doit embrasser aujourd'hui - et c'est tant mieux - bien plus large qu'avant. La dimension historique a été renforcée, pour tenir compte des nouvelles connaissances acquises, notamment dans le domaine de la communication dans la préhistoire.

Le développement de la communication dans tous les domaines ? médias, publicité, communication d'entreprise ou institutionnelle, nouvelles technologies ? a renforcé la nécessité d'une approche pratique. Toute une partie du livre, entièrement inédite, tient compte de cela. Sans qu'il s'agisse à proprement parler d'un «manuel», le lecteur y trouvera de nombreuses indications pragmatiques sur le «comment faire» dans le domaine de l'expression, de l'information et de la description, ou de l'argumentation.

C'est donc avec un ouvrage de synthèse, dont l'esprit sera familier au lecteur de la précédente édition mais avec un contenu totalement renouvelé, que nous nous présentons humblement devant un public que nous savons exigeant. Nous avons le secret espoir qu'il trouvera matière à un nouvel enrichissement.

Nous tenons à remercier chaleureusement les personnes qui, à un moment ou un autre, nous ont conseillé ou ont accepté d'enrichir, de lire et de critiquer certaines parties du manuscrit: Dominique Boullier, Bernard Conein, Gilles Coutlée, Daniel Dayan, éric George, Anne-Marie Gingras, Antoine Hennion, Francis Jauréguiberry, Josiane Jouët, Françoise Massit-Folléa, Dominique Pasquier, Michel Pichette, Louis Quéré, Marc Raboy, Marie-Blanche Tahon, André Vitalis, Thierry Vedel, Yves Winkin. Un remerciement tout particulier à Guillaume Latzko-Toth, qui a contribué à la rédaction d'une partie du chapitre 12.

Bibliographie

ARISTOTE, Rhétorique, tomes I, II et III, texte établi et traduit par Médéric Dufour, Les Belles Lettres, Paris, 1967.

BRETON Philippe, éloge de la parole, La Découverte, Paris, à paraître en 2003.

ESCARPIT Robert, Théorie générale de l'information et de la communication, Hachette Université, Paris, 1976.

GUSDORF Georges, La Parole, PUF, Paris, 1952.

Référence de ce texte

BRETON Philippe et Serge PROULX (2002), L'Explosion de la communication à l'aube du XXIe siècle, Paris: La Découverte ; Montréal: Boréal, 400 p.

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